Baba Yaga joue pour la sélection russe

26.06.2018

Il y a dans le programme culturel du championnat du monde 536 événements. Presque tous ont l’air tout à fait responsables, surtout si l’on compare avec les J.O. de Sotchi. On n’y retrouve ni les slogans ni la musique trash. Le narcissisme agressif auquel nous sommes habitués à associer les relations publiques, il y en a bien, mais pas beaucoup. Des manifestations du genre du festival « Bereginia Ramenia » à Ramenki ou le rassemblement de danse « Allez la Russie ! » dans le bourg de Lunevo, district de Solnetchnogorsk, c’est agaçant, bien sûr, à cause de leur manque de goût. Mais d’une part on a déjà pu s’y habituer au cours des dernières années. D’autre part qui va se traîner jusqu’à Lunevo pour danser « Allez la Russie ! » Il y a des héros capables de ça ?

Pourtant, d'autres événements s’imposent. Au musée russe : une exposition « Sport en porcelaine soviétique, graphisme, sculpture », au musée Pouchkine, « Rodchenko et Stepanova. Football ». Dans presque tous les musées régionaux il y a des programmes sur le football. La figure du supporter est quelque peu en décalage avec le silence et le calme académique des salles de musée, mais peut-être que c’est tant mieux. Les fans auront la possibilité de savoir qui était Rodchenko, et cela mettra un peu de gaieté dans les musées.

Cependant la plupart des événements inscrits dans le programme ne sont pas du tout liés avec le thème du championnat. C’est juste une présentation de la culture du pays avec diverses variantes. Disons que le festival musical de Saint Pétersbourg passe traditionnellement tous les ans. S’il n’y avait pas le football, l’aurait-on supprimé ? Bien sûr que non.

Il y avait des événements importants qui coïncidaient avec le championnat. Le festival du livre « Place rouge » (déjà passé), le Festival de Cinéma de Moscou (dans un proche avenir), la Journée de Deuil national, Geek Picnic. Les théâtres fonctionnent comme d’habitude: au Bolchoï, par exemple, « Nouréiev », « Karénine » et « Oniéguine », il y a des spectacles pratiquement tous les jours. Certes, Anna Karénine ne jouait pas au football, mais la logique est humaine, imparable : les théâtres, les musées et le philharmonique sont la vitrine du pays.

D’ailleurs ça, c’est Moscou. Mais au-delà de la MKAD, c’est différent.

Souzdal organise ces jours-là trois fêtes qui font sens : La Fête des sabots en tille, la Fête de la hache et la Fête du samovar.

C’est l’image que doit avoir un hypothétique Brésilien qui viendrait à Souzdal : la Russie, ce sont les samovars, les sabots et les haches.

Des nouvelles alarmantes parviennent à Moscou depuis Kemerovo. Il paraît que les gens là-bas, dans la perspective des matchs, achètent en quantités industrielles : de la bière en cas de victoire des Russes ; de la vodka en cas de défaite et si c’est nul, ils boiront de la vodka-bière. Et c’est aussi un programme culturel du championnat.

Dans le domaine de la musique contemporaine, c’est une bacchanale. La « Samovarfest », qui sillonne le pays pour accompagner le football (pour qu’on ne croie pas qu’il n’y a que des théâtres) a repris la chanson qui n’en peut plus de bêtise « Bienvenue en Russie » : « Le monde entier nous soutient ! » Et voici la promotion qu’on en fait :

La chanson de Baba Yaga « Welcome to Russia » est devenue l’hymne des supporters du football russe. Dans tous les contes de l’ancienne Russie, Baba Yaga tire d’affaire les preux russes et aide des personnages mythiques à faire le Bien. Elle leur donne à boire et à manger, elle leur offre son sauna, et leur donne une petite pelote qui leur indiquera le chemin. De même de nos jours, la Baba-Yaga moderne, accompagnée de ses petites-filles jumelles, n’en finit pas d'accomplir des prodiges, aidant désormais les jeunes footballeurs de la sélection nationale russe à vaincre leurs adversaires ».

Baba Yaga derrière l’ennemi. Je comprends que qu’on mette énormément d’argent dans le programme culturel du championnat. Mais il faut quand même réfléchir un tout petit peu.

Des choses pareilles, il y en a beaucoup, malheureusement. Des gens qui ont un samovar dans la tête célèbrent la victoire. Dans ce contexte Chnour est intervenu avec une dignité inattendue, vu qu’on a coutume de considérer qu’il vendrait son âme pour de l’argent, pour la racheter ensuite au rabais et la revendre un peu plus cher. Leur nouveau clip « Champions », réalisé avec Semion Slepakov, n’a que des allures de bravoure patriotique. Écoutez le texte : « Si quelqu’un ouvre sa gueule, on va la lui faire fermer. » et le refrain : « Nous étions des capotes, nous voilà des champions ! » Une variante moderne du dicton « un prince sorti de la boue ».

Je n’en citerai pas davantage. Le CSA jugera.

Mais c’est un fait : vous perdez, vous revenez à la case départ avec votre statut d’avant le championnat parce que le public n’aime que les vainqueurs. On cerne là de près tout le buzz qui est fait actuellement autour des dessous du football. Disons-le clairement : il n’y a pas grand monde qui regarde notre football pour apprécier la beauté du jeu. On regarde pour pouvoir dire après : « Qu’est-ce qu’on vous a mis, hein ? »


Chnourov et Slepakov. Extrait du nouveau clip sur la chanson du football / Youtube

Sur le même sujet en fait, Alexandr Genis dans le recueil littéraire Le Jeu National. Des écrivains russes parlent du football (AST, sous la direction d’Elena Shubina) :

«On dit que le football a commencé par une bagarre entre deux villages anglais. Ensuite ils ont apporté un ballon et ça a gâché la bagarre. C’est pour cela que j’ai aimé le football dès l’école primaire. Dans la cour, où les forts tapaient sur les faibles, le seul moyen des faibles de limiter la violence, c’était le football. Le jeu donnait une forme au hasard et préservait de l’illégalité, au moins jusqu’au coup de sifflet final.»

 Le Football comme sublimation de la bagarre. Il a marqué un but, il aurait pu leur mettre un couteau sous la gorge.


Le leader de «Korrozia Metalla» Sergei Troitsky, candidat récemment désigné à la mairie de Moscou, s’est lui aussi exprimé à propos du football. Il intervient traditionnellement dans le rôle d'alternative au Baba Yaga officiel, incontrôlable et fou:

«Dans notre groupe il y a Brejnev, retour des enfers, et le petit-fils de Brejnev. En son temps un sheikh saoudien avait perdu avec Brejnev 25 millions de dollars. Mais après cela Brejnev est décédé subitement. Le sheikh saoudien était bien content, et il n’a pas remboursé l’argent. En comptant les intérêts, il y a eu près de 125 millions de perdus. Lorsque nous avons déposé des documents à la Commission de Moscou et que la commission a remis les papiers à mes assistants, Brejnev et Chivers se sont aussitôt précipités au match Russie-Arabie Saoudite. Ils sont allés à la tribune d’honneur et ils l’ont mis au pied du mur : « Écoute, mec, tu as les 125 millions ? Tu les as perdus aux cartes. Paie ta dette d’honneur. Ou alors la sélection d’Arabie saoudite se couche et les nôtres gagnent.»

Tu comprends que c’est du délire, mais tellement excitant !

Dans le délire sur le milieu du football, les cyniques et les sceptiques occupent une place à part. Il n’y en a pas beaucoup, mais il y en a. Je donnerai l’exemple de l’exposition du groupe d’artistes «Ziouzinskie», qui a ouvert en grande pompe à Saint-Pétersbourg la galerie «Svinoe rylo» [Museau de porc]. Elle s’appelle désormais « Footballgovno » [Footballmerde]. Et le prochain concert du groupe moscovite « Vsio ravno » [Rien à cirer], qui propose un hymne alternatif pour le championnat : « On s’est pris une branlée au foot ! » C’est un peu trop de sarcasmes, bien sûr:Aujourd’hui je ne comprends pas l’humour :

Aujourd’hui je ne comprends pas l’humour :

On s’est pris une branlée au foot.

 

Personne n’est venu au concert de Pougatcheva :

On s’est pris une branlée au foot.

 

Le Film de Mikhalkov a fait un four :

On s’est pris une branlée au foot.

 

Poutine envoie un télégramme à Medvedev :

On s’est pris une branlée au foot.

 

Des messages radio affluent à la station spatiale internationale :

On s’est pris une branlée au foot.

 

L’accélérateur de particules s’est arrêté :

On s’est pris une branlée au foot.

 

Les Martiens sont descendus de Mars :

On s’est pris une branlée au foot.

Cela ne signifie pas du tout que les artistes et les musiciens souhaitent la défaite de leur pays, comme en d’autres temps les bolchéviks souhaitaient la défaite de l’Empire de Russie. Non. Bien que ce soit de la provoc, c’est une réaction logique à la fétichisation du football, au climat de folie qui entoure tout cela. Cela va vous étonner mais il y a des gens pour qui la victoire et la défaite ne jouent aucun rôle.

Beaucoup ont ressenti la défaite récente contre l’Uruguay comme une opprobre nationale. Ils disent que nous avons perdu parce que l’Uruguay est une démocratie et nous, pas. D’autres l’écrivent : une honte nationale. Mais en quoi est-ce une honte ? La honte, c’est sortir dans la rue sans pantalon. La honte, ce sont les rues bombardées après les réparations comme après la guerre, à côté des hôtels construits pour le championnat. Ce sont les retraites de misère des vieux. C’est la guerre. Voilà ce que c’est, la honte. Mais le football, ce n’est qu’un jeu.

Источник: novayagazeta.ru